« Les grandes avancées de la cancérologie » – Épisode 1/4. Développée dans les années 40 par le Pr Pierre Denoix, la classification TNM s’est progressivement imposée comme l’outil permettant aux oncologues du monde entier de déterminer le stade du cancer de leurs patients dans un cadre unifié. Toujours employée aujourd’hui, elle a fait l’objet d’une 9e édition en 2025.

T pour tumeur, N pour nodes, les ganglions lymphatiques en anglais, et M pour métastases. Trois lettres qui permettent aux oncologues du monde entier de décrire l’extension du cancer de leurs patients selon un langage commun.
En combinant la taille et l’extension de la tumeur, l’atteinte éventuelle des ganglions et la présence ou non de métastases, la classification TNM permet d’établir un stade, le plus souvent de I à IV selon les cancers, avec des implications directes pour le pronostic, la prise en charge thérapeutique et les traitements proposés. Née de l’esprit précurseur du Pr Pierre Denoix, directeur de Gustave Roussy de 1956 à 1982, cette classification demeure aujourd’hui un outil incontournable en cancérologie, du soin à la recherche.
Chirurgien spécialiste du cancer du sein, directeur général de la Santé mais aussi résistant, décoré de la Croix de guerre et commandeur de la Légion d’honneur, le Pr Denoix a été un acteur de premier plan de la cancérologie mondiale, au cœur des révolutions qu’a connues la discipline dans la deuxième moitié du 20e siècle.
Alors jeune chirurgien, Pierre Denoix est missionné en 1943 par l’Institut national d’hygiène, à l’origine de l’Inserm, pour étudier la fréquence des cancers en France ainsi que leur degré d’avancement chez les patients diagnostiqués, à partir des registres des différents centres « anticancéreux » du pays. Une initiative baptisée « Enquête permanente cancer »[1].
Problème : il n’existe pas, à l’époque, en France comme à l’international, de système de classification spécifiquement adapté aux cancers. Les premiers résultats rassemblés par l’Institut national d’hygiène en 1944 soulignent que chaque équipe soignante décrit la maladie et son évolution selon des critères distincts, compliquant les comparaisons1.
Pierre Denoix propose alors d’établir une nouvelle classification, reposant uniquement sur des éléments factuels, issus de l’observation clinique du patient[2]. Indépendante des traitements prescrits, cette classification doit permettre de comparer des patients issus de différents hôpitaux partout dans le monde, afin d’établir une « langue commune ».
Dans Six années d’enquête permanente cancer, publié dans le Bulletin de l’Institut national d’hygiène en 1950, Pierre Denoix explique « qu’il était indispensable de rechercher, pour toutes les localisations de tumeur maligne, la possibilité de les définir aussi clairement et aussi simplement que possible, selon leur stade d’extension lésionnelle et ganglionnaire »[3].
L’idée principale du Pr Denoix est donc de classer les cancers selon le degré d’extension de la tumeur, en se concentrant sur trois paramètres fondamentaux : sa taille, l’invasion ou non des ganglions à proximité, et la présence de métastases ainsi que leur nombre. Cette méthode est d’abord présentée en France sous l’acronyme TGM, pour tumeur, ganglion et métastase.
L’autre idée majeure du Pr Denoix est de traduire cette extension du cancer en stades, afin de donner aux médecins une vision synthétique de l’avancement de la maladie. Cette approche évoluera progressivement vers la logique actuelle du TNM, dans laquelle la combinaison de la tumeur, des ganglions et des métastases permet d’établir un stade.
Cette nouvelle classification, employée dès 1947 dans le cadre de l’Enquête permanente cancer, fait l’objet de plusieurs publications scientifiques signées par le Pr Pierre Denoix dans les années 40 et 50, au fil desquelles ses principes se précisent. En 1954, dans l’article Importance d’une classification commune aux différentes formes de cancer, il pose définitivement la logique qui structurera durablement la classification TNM : décrire un cancer à partir de son extension dans l’organisme.
« Une classification clinique doit permettre de grouper les différents caractères d’une tumeur en se basant sur son extension », écrit-il. Avant de préciser que cette extension peut être analysée dans « trois domaines » : « l’extension locale, l’extension régionale, et l’extension à distance ou métastase »[4].
Progressivement, cette invention française se répand à l’international et devient la classification TNM (tumour, nodes, metastases). Des experts de l’Organisation mondiale de la Santé rendent visite aux équipes du Pr Denoix en 1951 à Paris. L’année suivante, l’OMS adopte une classification actualisée des cancers, prenant en compte l’importance de l’extension régionale. En 1953, lors du Congrès international de radiologie, cette approche est reconnue comme un langage commun pour faciliter la stadification des cancers. Elle s’imposera alors progressivement comme un standard mondial.
Parallèlement, l’Union internationale contre le cancer (UICC), fondée à Madrid en 1933 pour favoriser « la lutte contre le cancer par la recherche, la thérapie et le développement d'activités sociales », s’intéresse à cette nouvelle façon de catégoriser les cancers. En 1953, l’UICC crée son Comité spécial sur la classification des stades cliniques, dirigé par le Pr Pierre Denoix, qui deviendra parallèlement président de l’UICC, de 1973 à 1978.
Ce comité, après plusieurs années de travaux et de consultations internationales, publie en 1958 sa première classification TNM, destinée aux oncologues du monde entier et centrée sur les cancers du sein et du larynx. Dix ans plus tard, la première édition complète de la classification TNM est rendue publique. Depuis cette date, l’UICC continue d’actualiser cette publication, via son groupe de travail baptisé UICC TNM Prognostic Factors Project, héritier direct du Comité spécial dirigé par le Pr Denoix. La 9e édition de la classification TNM a ainsi été rendue publique en 2025.
« Depuis son développement par le Pr Pierre Denoix, la classification TNM a transformé la prise en charge du cancer en fournissant un langage commun pour décrire le stade de la maladie. Sous l’impulsion de l’Union internationale contre le cancer (UICC) et de la communauté internationale de lutte contre le cancer, elle a continuellement évolué pour refléter les avancées scientifiques et cliniques. Aujourd’hui, la classification TNM demeure essentielle à la prise en charge des patients et contribue à faire progresser l’équité dans les soins en cancérologie à travers le monde », commente auprès de l’Institut le Dr Cary Adams, l’actuel président de l’Union internationale contre le cancer.
Parallèlement, les avancées en médecine moléculaire et en oncologie de précision ouvrent aujourd’hui la voie à une nouvelle manière de classer les cancers. L’Atlas du génome du cancer (The Cancer Genome Atlas), un vaste projet de recherche américain lancé en 2005, a permis, grâce à l’analyse génomique de milliers de tumeurs, de mettre en évidence des altérations moléculaires communes à différents types de cancers, indépendamment de leur organe d’origine.
Ainsi, dans un éditorial publié dans Nature[5] en 2024, cinq médecins-chercheurs de Gustave Roussy ont appelé à dépasser une organisation fondée sur l’organe d’origine de la tumeur au profit d’une classification biologique, notamment pour les cancers métastatiques. L’enjeu est de mieux distinguer les patients en fonction des caractéristiques biologiques, moléculaires et immunitaires de leur tumeur, désormais essentielles dans le choix de nombreux traitements et parfois communes à plusieurs types de cancers.
« Avec la classification TNM, le Pr Pierre Denoix a posé les bases d’un langage universel du cancer, qui structure encore aujourd’hui la pratique de l’oncologie dans le monde entier. À l’heure où la médecine de précision ouvre de nouvelles perspectives, notamment vers une classification fondée sur la biologie des tumeurs, Gustave Roussy reste fidèle à son histoire et à cette dynamique d’innovation qui caractérise l’Institut. Notre ambition ? Continuer à faire évoluer notre manière de comprendre et de traiter les cancers, au bénéfice des patients », conclut le Pr Fabrice Barlesi, directeur général de Gustave Roussy.
Les grandes avancées de la cancérologie – La série d’été de Gustave Roussy.
Tout l’été, Gustave Roussy met en lumière sur son site et ses réseaux sociaux quatre grandes avancées, développées à l’Institut et ayant eu un impact majeur sur la prise en charge de millions de patients atteints de cancer, de Villejuif aux hôpitaux du monde entier.
Épisode 1 : La classification TNM : une invention née à Gustave Roussy, devenue langage universel du cancer.
Épisode 2 : Du laboratoire au lit du patient : comment la découverte de LAG‑3 a ouvert une nouvelle voie en immunothérapie.
Épisode 3 : Voir le cancer dans son ADN : quand Gustave Roussy pose les bases de la médecine de précision.
Épisode 4 : Soigner l’enfant autrement : la naissance de l’oncologie pédiatrique moderne à Gustave Roussy.
[1] M. Ménoret, « The Genesis of the Notion of Stages in Oncology: The French Permanent Cancer Survey (1943–1952) », Social History of Medicine, 2002.
[2] R. Rami‑Porta, « The TNM classification of lung cancer, a historic perspective », Journal of Thoracic Disease, 2023.
[3] MINISTÈRE DE LA SANTÉ PUBLIQUE, Bulletin de l’Institut national d’hygiène, numéro spécial à l’occasion du Ve Congrès international du cancer (Paris, juillet 1950), Paris, Masson & Cie, 1950.
[4] P. F. Denoix, « Importance d’une classification commune aux différentes formes de cancer », Acta Radiologica, Supplementum, 1954.
[5] André, F. et al., « Forget lung, breast or prostate cancer: why tumour naming needs to change », Nature, 31 January 2024.